Mesures sécuritaires : où en est-on ?

, par La Fédé

Où en est-on de la mission « Prévention des attentats et sécurité des événements culturels sur la voie publique" confiée au préfet Weigel, et quelle menace les mesures attendues risquent de faire peser sur l’art dans l’espace public ?
Le point provisoire ici, en attendant la sortie du référentiel attendu, et notre argumentaire face au tout-sécuritaire.

Établir, « en relation étroite avec les organisateurs de spectacles et les organisations professionnelles », un référentiel « précis et détaillé » des mesures à prendre par les organisateurs, les services de l’État et les collectivités territoriales dans le cadre de manifestations culturelles, tel était l’objectif de la mission confiée conjointement par Audrey Azoulay, ministre de la Culture et de la Communication, et Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, au préfet Hubert Weigel le 01/07/2016.

Aurillac 2016. ©Jean-Pierre Estournet

La Fédération des arts de la rue a donc participé à cette mission
L’objectif était annoncée ainsi par les ministres :
« Ce guide concernera aussi bien les manifestations se déroulant sur l’espace public, dans des lieux clos ou dans des salles dédiées. Pour mener à bien ce travail, le préfet Weigel s’appuiera, en lien avec les préfets, sur les services du ministère de la Culture et de la Communication ainsi que sur ceux du ministère de l’Intérieur  », indiquent les ministres.

4 groupes de travail ont été mis en place :
1- Activités en milieux fermés type salles de spectacles, cinéma et peut-être le cirque
2- Expressions artistiques ouvertes mais dans un espace clos type Rock en Seine, Les Francofolies de la Rochelle, Le Festival Interceltique de Lorient
3- Expressions artistiques emprises sur une partie de la ville type le festival d’Avignon, Chalon dans la rue, Festival international de théâtre de rue d’Aurillac
4 – La prévention des risques d’attentats et la sécurité pour tous les sites appartenant au patrimoine de l’Etat et des collectivités territoriales type Château de Versailles
La fédération a été associée aux groupes 2 et 3.
A l’ensemble de ces groupes a été associé le CNAPS, Centre National des Activités Privées de Sécurité. (Cf présentation en annexe en fin du document.)

L’objectif de ces groupes de travail :
Rédiger un référentiel à destination des organisateurs et des collectivités, conforme à la liberté de création mais qui assure la sécurité du public et des acteurs.
Ce vademecum ne sera pas normatif. Il reprend l’idée de pédagogie du Guide des bons usages rédigé par José Rubio.

Calendrier

Les préconisations sont en-cours de rédaction, elles seront rendues publiques mi mars.
Une mise à jour du Guide des bons usages – organiser un événement artistique dans l’espace public menée par José Rubio en partenariat avec ARTCENA est en-cours et sera publiée sous forme pdf mi avril, et en version papier début juin.

Nos arguments

Rue Libre à Paris, octobre 2016 ©Jean-Luc Prévost

Les arts de la rue sont la forme artistique la plus populaire après le cinéma. Issus d’une révolution culturelle à l’œuvre depuis 40 ans, celle de sortir des lieux consacrés et des espaces clos pour aller au-devant des populations de manière différenciée, ce mouvement porte une force artistique et politique à travers des valeurs d’éducation populaire. Il vise une réappropriation de l’espace public et la création d’un imaginaire poétique. Pour nous, acteurs de la rue, l’espace public, c’est d’abord un domaine des possibles, où nos pratiques peuvent réenchanter le quotidien, inviter chacun à un pas de côté pour voir et réinventer son cadre de vie et de passage. Un fabuleux terrain de jeu où le geste artistique évolue dans l’espace et le temps. Où l’on compose avec les gens, habitants ou de passage, avec l’architecture et l’urbanisme, avec la météo et le paysage. Où un désordre fécond métamorphose le familier et ses usages : une place devient océan, un immeuble se transforme en agrès, un rond-point en cirque ou piste de danse.
Notre métier, c’est de proposer d’autres usages, festifs, poétiques, ludiques, politiques, des espaces partagés. D’insuffler du désordre, de la remise en question, de tournebouler les circulations, de bousculer joyeusement les habitudes, de détourner la routine des flux.
Les spectacles peuvent être fixes ou déambuler au sein de l’espace public. Il n’existe pas de lieu dédié dans l’espace public pour les représentations, et il faut « construire » le lieu de représentation à chaque fois. Les spectacles d’arts de rue se joue majoritairement en libre accès, sans billetterie. Du fait de ces caractéristiques, les spectacles d’art de rue peuvent avoir des jauges très variables : certains sont prévus pour de grandes jauges (10.000 à 20.000 personnes), d’autres, en l’absence d’un dispositif de diffusion sonore, se limiteront naturellement à des jauges plus petites. Le public présent n’est pas exclusivement celui qui a été convié via la promotion et la publicité. De nombreux passants, habitants, sont susceptible de venir sur un spectacle par hasard. C’est cette rencontre fortuite entre une œuvre et un habitant qui est l’essence même de cette forme artistique.
Ce mouvement artistique a développé un vrai savoir-faire métier. L’ensemble de ses acteurs s’est professionnalisé et formé dans la sureté, la gestion des mouvements de foule et la connaissance de la typologie des publics. Les directeurs techniques des arts de la rue sont d’ailleurs appelés pour gérer les éditions des capitales européennes de la culture. La gestion des événements est extrêmement sérieuse avec des outils poussés. Le travail se fait en concertation avec les services de l’état et les services municipaux. Nos événements sont organisés en pleine concertation avec les pompiers, les forces de l’ordre, la Croix-Rouge, la protection civile et les services municipaux. Les risques inhérents au travail dans l’espace public sont supérieurs à ceux du risque d’attentat ou de la menace terroriste. La prévention du risque d’attentat est un risque comme un autre.
Il faut réaffirmer l’attention portée à l’espace public et à la liberté de circulation. C’est ce qui garantie la réussite de ces manifestations populaires, pacifiques et citoyennes. Nous sommes conscients de l’état d’urgence mais nous réaffirmons les spécificités de nos métiers. Il ne faudrait pas mettre en fragilité le secteur ; le quotidien des villes doit pouvoir continuer durant les manifestations. Nous entendons la nécessaire adaptation mais il faut accompagner les maires dans leur choix de politiques culturelles et notamment le choix populaire, de pouvoir s’adresser à tout le monde et de travailler dans l’espace public.
L’expression artistique dans l’espace public recouvre une large diversité de contexte urbains, ruraux et de types de manifestations. Du fait de l’absence de billetterie, les arts de rue ont une capacité très faible d’autofinancement. Ils n’ont pas vocation à être rentable pour l’opérateur culturel qui les organisent. Par conséquent, la très grande majorité du financement des arts de rue repose sur un financement public, soit directement (Chalon Dans la Rue), soit par le biais d’un opérateur privé, le plus souvent associatif (Aurillac) . Les recommandations issues de ce travail de concertation doivent être adaptables par chacun en fonction du contexte et de la proposition artistique et nous ne pouvons nier une problématique de moyens, les collectivités territoriales, par exemple, n’ayant pas accès au fonds d’urgence. Il faut être également très vigilants sur la lecture et l’interprétation de ces futures recommandations.
Cette année, les nouvelles mesures de sécurité ont été imaginées dans l’urgence (barriérage, plots béton, agents de sécurité, fouille, palpation). Ces nouvelles mesures posent de nouvelles contraintes sur la gestion des flux, la prévention des mouvements de foule, la gestion des files d’attentes et des aspects financiers énormes (surcoût de 50 000 euros pour Chalon dans la rue, 250 000 euros pour le festival d’Aurillac). Les fouilles de la population stigmatisent la profession et ruinent le travail de 30 ans avec les riverains. Nous allons chez les gens, nous ne pouvons ni les enfermer ni les fouiller. Sur les micros évènements en zone rurale, cela reviendrait à fouiller son voisin ou sa voisine. Il est possible de mettre en place par la négociation des contrôles visuels dans la bienveillance et sans délit de faciès (si sac disproportionné pour la manifestation par exemple).
Nous identifions deux sortes de domaines en matière de mise en œuvre de la protection du public / citoyen quand nous l’invitons à regarder un spectacle de rue.
La première étant celle de la sécurité de mise en œuvre du spectacle avec son périmètre très variable. Cette vigilance envers le spectateur est de notre responsabilité et nous y veillons dans un cadre professionnel partagé entre artistes et organisateur.
La deuxième est la protection des personnes sur le territoire français où qu’il soit et dans quelconque situation. Cette protection, cette sûreté est de celle que l’Etat doit assurer à ses concitoyens. Ici dans le cas d’une situation « d’état d’urgence » décrété par l’Etat, celui-ci doit se doter des moyens pour son application dans tous les contextes de la vie communautaire.

Quelles sont les dispositions actuelles ?

Nous restons sous la mise à jour du plan vigipirate qui a eu lieu en décembre. Elle intègre la mise en place de barriérage pour délimiter les évènements (page 28 - lien ci-dessous). Tous les documents intègrent une nécessaire contextualisation en fonction de la taille et du site de l’évènement ; les premières transcriptions de ce plan au niveau des directives/ préconisations des préfectures reste malheureusement le barriérage.
Le préfet Weigel devrait préconiser un rapprochement très en amont des autorités locales pour préparer les manifestations, le développement de la vidéosurveillance, le recours accru à des sociétés de sécurité privée, la formation des bénévoles à l’identification des risques, la mise en place de PC sécurité et de postes médicaux avancés notamment et la mise en place de référent sûreté au niveau de chaque département.

Notre position

"Rue Libre" à La Rochelle, octobre 2016 ©Darri

Lutter contre l’obscurantisme, c’est rassembler les gens dans l’espace public, offrir des émotions collectives importantes pour la structure sociale mais également assurer la sécurité des publics.
L’expression artistique dans l’espace public veut gommer l’exclusion sociale des lieux fermés ; mais le consensus social est entrain de changer. Il existe une vraie nécessité de réaffirmer la légitimité d’intervenir dans l’espace public.
Les préconisations du préfet Weigel ne sont que des préconisations, la responsabilité finale appartient au préfet et enfin au maire en dernier ressort.
Il convient pour tous les organisateurs travaillant dans l’espace public de prendre attache avec leurs élus bien en amont des manifestations, aux fédérations régionales de rencontrer les préfets.
Les Fédérations régionales et la Fédération Nationale sont là pour vous accompagner dans la préparation de vos commissions sécurité, des négociations avec vos élus ou les forces de police.
Nous ne jouerons pas derrière des barrières !
Si nécessaire adaptation il y a, elle doit être contextualisée et adaptée à la taille de l’évènement et à son contexte.
Ce qui se joue, c’est le transfert de la responsabilité judiciaire aux organisateurs par peur.
Il s’agit d’une tendance européenne et nous devons faire front commun tous ensemble pour défendre nos libertés d’agir dans l’espace public !
N’hésitez pas également à nous faire remonter le maximum d’informations sur les difficultés, les dispositifs, et les solutions mises en place.

Annexes

Recommandations pour la sécurisation des lieux de rassemblement ouverts au public -
mise à jour du plan Vigipirate - "Faire face ensemble"

Question du financement par les collectivités territoriales des surcoûts liés à la mise en place de tels dispositifs, posée à Audrey Azoulay par le député écologiste du Gard.

Sur les dérives de l’état d’urgence d’urgence en France, pour aller plus loin :

Le rapport 2016/2017 d’Amnesty International pour la France

Un article d’Edgar Morin dans Siné Mensuel

La prise de position d’Eva Joly au Parlement européen.

Le député Pouria Amirshahi dans Politis

Synthèse établie par Jérôme Naissant coordinateur de la Fédération nationale des arts de la rue