La cordée pour s’accorder

, par La Fédé

Dans ce texte, Antoine Le Ménestrel, grimpeur-poète de la Compagnie Les Lézards bleus fait le point sur les difficultés rencontrées face aux consignes de sécurité, et des contournements...acrobatiques pour parvenir à jouer. Mais faut-il toujours s’assouplir face aux consignes ? Récit de plusieurs expériences dans diverses festivités. {}

CIe Lézards Bleus
17 septembre 2016-
Festival Constellations # 6 à Toulon,
organisé par la Kubilai Khan investigations.
Spectacle : L’AIMANT

Le visage de la sécurité ©Antoine le Ménestrel

Suite à plusieurs réunions entre Cie Kubilian Investigation et la police municipale et nationale, ces dernières ont imposé aux entrées de la place des barrières Heras avec un filtrage des spectateurs et fouilles ainsi que des coccinelles (blocs de béton) au départ des rues. L’organisateur n’a pas choisi cette option trop contraignante humainement et financièrement et a déplacé sa programmation dans le deuxième lieu du festival à La tour d’Argent, situé en bordure de mer et excentré de la ville avec un accès par une porte avec badge. L’entrée au festival est restée gratuite. Les spectateurs sont venus au rendez-vous dans une proportion satisfaisante, tous les artistes se sont adaptés. Ma problématique a été de connaitre ce changement trois jours avant, de n’avoir pas fait de repérage et que ce nouveau lieu est classé au patrimoine. J’ai modifié mon spectacle demandé une sonorisation et de venir avec mon musicien. La veille le gardien nous a accueille avec un refus, il n’est pas le responsable et le décisionnaire m’apprend qu’une compagnie de cirque avait été interdite d’accroche 15 jours auparavant. Je ne lâche rien tant que l’on ne m’a pas définitivement interdit. Mon objectif c’est obtenir la possibilité de mettre une corde pour donner sens au spectacle, je demande un RDV pour le lendemain avec l’élu à la culture, réfèrent du festival. Il faut aller directement au décisionnaire.
Le lendemain, devant son élu, le gardien réitère le refus. Je soupçonne une décision irrationnelle sous le coup de la peur. Je dois revenir à des données concrètes et techniques, car c’est le terrain de discussion. Pour le spectacle j’avais comme objectif une descente en rappel qui sollicite un garde-corps comme point d’accroche à moins de 100 kg en cisaillement et une Tyrolienne dont les points d’accroches sollicitent les points d’ancrage à 400 kg à l’arrachement. Je vais retirer cette dernière demande pour essayer obtenir une seule accroche plutôt que de retarder la réponse ou ne rien avoir. Le spectacle est dans 6 heures ! Je dois être sûr de ma demande, si je demande deux choses dont une et difficilement obtenable je risque de rien obtenir. Demander ce qui est uniquement sur d’être obtenu. J’ai la chance que l’élu ait déjà entendu parler de mes spectacles, ce qui détend l’atmosphère. Il y a une barrière garde-corps auquel on s’accoude tous les trois, je leur dis « vous voyez je m’accrocherai au pied de cette rambarde et je serais seul ». La démonstration est imparable, il ne peut s’opposer et donne son accord.

9 octobre 2017
30 ans du théâtre La Colonne
SAN ouest Provence
Spectacle : Lignes de vie

Le projet de ce spectacle était de faire le tour du théâtre dans une déambulation. Les spectateurs devaient suivre les 6 traceurs qui pratiquent le Parkour sur les façades et le mobilier urbain.
Un mois en amont du spectacle, une réunion entre le directeur technique du théâtre et la police municipale et nationale interdit tout rassemblement sur le parvis du théâtre et le grand parking du lycée. Grâce à l’engagement et à la détermination du directeur technique, des modifications sont trouvées pour réaliser le spectacle :
- Placer des policiers en faction aux entrées derrière des barrières de sécurité type Vauban. Ils étaient parfois dans l’image du spectacle, mais leur immobilité est un atout pour ne pas perturber le regard des spectateurs. Les barrières ont d’abord servi de support publicitaire pour la manifestation, mais le grand vent les a détachés et cela m’a évité d’intervenir pour les enlever.
- Mise en place de coccinelles (blocs de béton) tous les 1m20 et parfois en quinconces sur tous les accès voiture. (Cette mesure n’aurait aucun effet pour une moto par exemple). Nous avons utilisé ces blocs pour développer des chorégraphies. « Les obstacles sont un espace d’expression ». Cela a perturbé la fluidité du déplacement des spectateurs particulièrement les poussettes. J’ai dû développer une scène pour intégrer ce ralentissement.
- Interdiction de traverser le parking avec des groupes de spectateurs. Nous avons dû annuler cette partie du spectacle et comme la compagnie Délice Dada nous avons dû modifier notre parcours de visite. Nous avons dû trouver un autre chemin pour raccompagner les spectateurs. Cela a réduit mon champ d’intervention d’un huitième, je me suis donc mieux concentrer sur le reste du spectacle. Cela ne m’a pas perturbé, car je me suis vite réadapté, j’ai suivi mon chemin artistique : «  Créatif dans l’adaptation ».

12 décembre 2016
Dévoiler la programmation de Marseille Provence capitale européenne du sport 2017
Spectacle : Service à tous les étages
Stade vélodrome de Marseille

Je sens venir les difficultés et plutôt que de travailler avec mon brevet d’état d’escalade comme accordiste, je choisis la société de cordiste Profil qui gère les parties en hauteur du Vélodrome et avec qui j’ai déjà travaillé pour le festival de danse de Marseille. En effet, cette société est capable d’établir une note de calcul. Mais cela ne suffit pas, il fautpasser par un plan de sécurité. Une semaine avant je n’ai toujours pas les autorisations et je décide d’enlever une demande d’accès au toit par les bâches qui a trop peu de chance d’aboutir. La situation se débloque et l’on peut avancer sur les protocoles de sécurité.

La spécificité liée au plan de sécurité des attentats, c’est que l’on est suivi dans chacune de nos interventions par un agent sympathique, mais qui ne connait rien à l’escalade et à peur de la hauteur. Cette contrainte est contre-productive, elle nous stresse par le fait même d’être surveillés. De plus il nous faut rassurer notre surveillant ce qui nous prend aussi de l’énergie.La sur-sécurité est fatigante, stressante, chronophage et donc engendre du risque.

Zen attitudes

Au final, voici quelques attitudes qui me permettent de répondre aux contraintes de sécurité liée à ma pratique verticale et à la sécurité liée aux spectacles. Dans notre civilisation, c’est facile de faire de la compétition et difficile de développer des valeurs humaines. Il y a 30 ans j’ai refusé de me battre pour être le meilleur. Depuis je suis devenu un guerrier afin de développer ma poésie en espace public.

1) Je vais directement au décisionnaire. Peu d’employés peuvent prendre une décision qui les engage et pour laquelle il risquent leur place. Je demande à rencontrer la personne responsable, et crée ainsi du lien humain et vivant. Il est toujours plus facile d’interdire sur le papier que dans un face-à-face avec l’artiste.

2) Si je demande deux choses dont l’une est inaccessible je risque de rien obtenir. Je demande ce qui est uniquement certain d’être obtenu.

3) J’ai de la bienveillance vis-à-vis de l’ interlocuteur, je prends en compte le sentiment de peur, normal, car le domaine sur lequel il doit donner une autorisation lui est inconnu et parfois lié à une mythologie dépressive. De plus peu de personnes reconnaissent leur peur en public et surtout dans un cadre professionnel. Face à la peur, il y a deux solutions : le refus ou sa maitrise et celle-ci doit être accompagnée. J’essaye de sortir de la décision irrationnelle sous le coup de la peur. Je dois revenir à des données concrètes et techniques, c’est le seul terrain de discussion.

4) Je ne force pas pour éviter de prendre le risque du refus. Car revenir en arrière pour un décisionnaire, c’est quasi impossible.

5) Je travaille trois points de sécurité.
La sécurité du danseur._ je suis un professionnel de l’escalade. Diplômé d’état, je mets en avant mes atouts officiels.
La sécurité des spectateurs._ en créant des zones de sécurité temporaire ou fixe. Il m’est arrivé d’accepter des zones de sécurité en barrière pour mettre en confiance l’élu et obtenir l’autorisation.
La sécurité du bâtiment.- Là, je mets en avant mon expertise, j’ai vu une tuile déplacée et je leur annonce qu’ils ont une fuite. Je suis un professionnel qui va changer le regard sur la pièce. Je restitue mon métier dans un cadre sociétal.

6) Je joins un dossier d’avec des assurances pour monuments historiques dégâts matériel et immatériel et ma liste d’expériences sur les monuments.

7) J’accepte avec bienveillance toute les remarques sur l’état du bâtiment et sur le fait de faire attention .. Chaque personne est un ange gardien.

8) Je crée une cordée avec l’organisateur, je ne vais jamais à son encontre directe. Je suis là comme chorégraphe et directeur technique avec mon canal poétique pour positionnement. Mon rôle est d’amener la personne à rêver. Je la sollicite pour accompagner mon rêve et ainsi oublier sa peur. Si je demande l’autorisation de grimper, on va me répondre non : j’ai proposé un imaginaire autour de la montagne et les drames qui lui ont associé. De plus, j’ai posé une question à laquelle on peut répondre par oui ou non. Si je dis : je me déplace et je danse sur les murs en offrant des roses aux femmes d’un point A à un point B., j’informe, je le fais rêver, je ne pose pas de question et j’implique la personne dans mon acte. Il lui faudra de l’énergie pour refuser.

9) Je ne lâche rien, je suis toujours près. Parfois, on ne m’interdit pas fermement, il y a une certaine tolérance. Si je dois poser une corde alors je me prépare, j’avance. Il m’est arrivé d’avoir l’autorisation à l’heure de départ du spectacle. Si je dois simplement grimper, je ne fais rien, pour ne pas provoquer. En spectacle, je passe doucement sur la façade soutenue par les spectateurs qui sont mes meilleurs complices et personne n’ose intervenir.

10) Je ne suis pas accroché à un spectacle. Je suis habité par l’acte poétique ici et maintenant. Une représentation est précieuse. Je cherche à être juste avec mes contraintes, elles sont mon espace d’expression. Je suis créatif dans l’adaptation.

Et parfois je n’y arrive pas :

Hôpital Caroline à Marseille
Immeuble en face de KLAP à Marseille
MUCEM à Marseille
Carrière d’ocre à Lioux
Cathédrale de Strasbourg
Eglise de Saignon

verticalement
Antoine le Menestrel