"D’ici demain midi", acte II !

, par La Fédé

Suite du récit de l’Université buissonnière des arts de la rue #7, avec la plénière II qui a réuni Luc Gwiazdzinski et Laure Ortiz, mercredi 25 janvier à La Rochelle. {{}}

Plénière 2 /À la conquête de l’espace public

Cette deuxième plénière voyait l’intervention en binôme de Luc Gwiadzinski, géographe, enseignant-chercheur à l’Université de Grenoble au laboratoire et anciennement Président du Pôle des arts urbains, et de Laure Ortiz, professeur de droit public à l’Université de Toulouse, et présidente de la FAI-AR.

Le premier a décliné une version illustrée et abrégée de son texte publié dans le Manifeste : «  Les nouveaux arts de faire ». (lien). Se présentant comme « un géographe un peu perdu », il a proposé une exploration des chemins de traverse des pratiques artistiques dans l’espace public, citant notamment « Les jeunes gens défroqués avant de devenir urbanistes et architectes ». Il décrit la ville comme « un lieu de maximisation des interactions et des séparations, trop importante pour être laissée à des spécialistes », où il faut penser la créolisation et où la sécurité nait de l’accroissement de la présence humaine. Avant de conclure : « La valeur des villes se résumé à la place qu’elles laissent à l’improvisation ».

Texte de Luc Gwiazdzinski dans le Manifeste

«  Les possibles ne vont pas de soi », lui répond en substance Laure Ortiz, dans un exposé qui décrit une ville « de plus en plus régalienne et de moins en moins publique ». De la conception d’Habermas*, qu’elle décrit comme une « vision édulcorée refusant le politique et la conflictualité », nous sommes passés à un espace orienté par des techniques de pilotages, d’orientation des conduites humaines : « De plus en plus, les politiques publiques administrent les usages de l’espace public. »

L’inquiétant, précise-t-elle, est que l’espace public est entré dans la loi, avec la loi de 2010 interdisant de dissimuler son visage dans l’espace public. L’extension de la définition d’espace public va de pair avec l’extension des raisons de contraindre la mobilité ; avec sa définition légale, public, aucun juriste n’est capable de dire si le domicile de l’assistante maternelle qui garde vos enfants ou si votre voiture fermée sont des espaces publics.
Et la notion de trouble à l’ordre public, qui auparavant supposait un trouble matériel (dégradation), une atteinte aux biens et aux personnes, ne cesse de s’étendre, incluant une forme de « trouble moral ». « Les autorités publiques ont désormais toutes les armes pour exiger ce qu’elles ont envie d’exiger  », conclut-elle.
Quel lien avec les pratiques de l’art dans l’espace public ? La liberté qui devrait être la règle est devenue l’exception. « Le régime de déclaration est un régime de fausse déclaration, puisque l’autorité publique peut négocier des conditions. C’est un régime d’autorisation. Et en transférant les coûts de la sécurité sur les collectivités et les organisateurs de spectacles, on en vient à rendre obsolète la gratuité de l’autorisation du domaine public. » conclut-elle, se référant au caractère payant de cet usage acté dans une ordonnance du 21 avril 2006. L’utilisation gratuite de l’espace public pour une activité artistique a donc selon elle un caractère d’exonération de plus en plus fragile, face au droit communautaire européen qui donne à ces activités un caractère d’ « entreprise ».
« Se réapproprier l’espace public suppose donc, conclut Laure Ortiz, de construire un contre-référentiel définissant l’activité culturelle comme activité d’intérêt général et une activité. En récusant le piège de s’afficher comme un service public (prestataire de service) comme de l’enfermement dans le marché ».

Texte intégral de l’intervention de Laure Ortiz

Atelier 2/ Pratiques de réappropriation de l’espace public dans le contexte de l’état d’urgence

Les référents des ateliers ont rappelé le contexte : l’imminence du rapport de la Mission sécurité-sûreté des événements culturels (MISSEC) confiée au préfet Weigel, dont on sait que les préconisations (lieux clos, barrières, contrôles) vont à l’encontre des pratiques et de l’éthique de la profession. Rappelons les mots du Préfet Weigel lors de la première réunion du groupe de travail auquel la Fédération est associée : « il faut que les arts de la rue fassent leur révolution culturelle et jouent à l’intérieur. »

Dans les différents groupes, cet atelier a été l’occasion de faire un constat partagé :
L’état d’urgence, d’exception, est en train de devenir la norme, et de grignoter peu à peu la liberté de création, d’expression, de rassemblement et de circulation dans l’espace public. Beaucoup de participants ont des expériences aberrantes à relater : cela va du village auquel on veut imposer une fermeture de l’espace pour un spectacle joué à l’occasion du 11 novembre un dimanche à 10 heures du matin, à la parade fermée de Nanterre encadrée par des militaires. L’inquiétude est de mise face aux événements de l’été, puisque ce rapport émet des « préconisations » dont on sait qu’elles seront très majoritairement suivies à la lettre par des élus soucieux de déployer le parapluie. A fortiori quand ce sont de petites collectivités, ayant peu de moyens : « c’est une perche tendue aux élus pour annuler un événement qu’ils ne soutiennent pas vraiment », soulignent des participants. Car, comme les référents et bon nombre de participants l’ont rappelé, les surcoûts d’une organisation « sécurisée » ne sont pas pris en charge par l’État, et représentent à titre d’exemple 50000 euros pour Châlon et 200000 euros pour Aurillac. Et les bénéficiaires de ces surcoûts sont des sociétés privées de sécurité aux pratiques professionnelles et sociales discutables. En admettant même qu’une collectivité assume les surcoûts ou que l’Etat verse sa quote part, c’est faire bénéficier de l’argent public fléché « culture » à ces sociétés.
Les débats ont porté sur la stratégie à adopter en vue de la sortie de ce rapport, face à un état d’esprit sécuritaire largement partagé par la population et qui induit aussi de la censure et de l’autocensure (cas de spectacles où un personnage brandissait une arme) .

La riposte à l’échelon local 

La priorité est donc d’informer la profession du fait que ces mesures ne sont que des préconisations et que chaque organisateur doit négocier avec l’autorité compétente les mesures adaptées à la situation et au site. Il a été envisagé préparer une liste d’arguments et de solutions alternatives sur la base de ceux avancés par les DT qui nous représentent à la commission (risques liés au barrièrage).

Les professionnels le rappellent : ils ont toujours sécurisé leurs événements. La sûreté, en revanche n’est pas de leur ressort. Mais ils sont habitués de la gestion des flux de population peuvent souligner, auprès des élus, ce qu’ont d’aberrant et de contreproductif certaines mesures= : Filtrages provoquant la concentration de files d’attentes, groupes béton pour bloquer l’entrée des véhicules dans une enceinte qui de fait empêchent l’accès pompiers... La profession dispose d’un argument fort : « fermer, c’est créer des risques ».
Autre constat : toutes sortes de rassemblements continuent à se tenir dans l’espace public. Les villes (heureusement) n’ont pas fermé leurs marchés accueillant des milliers de personnes ; à partir de là, quelle logique contraindrait à fermer le périmètre mitoyen accueillant des spectacles ?

L’urgence est donc de lancer en amont le dialogue avec les collectivités, et leurs associations représentatives (Association des maires de France, FNCC) en appuyant l’idée de coresponsabilité : responsabilité partagée entre les organisateurs, les élus, les artistes, les citoyens.
 

La riposte nationale

Face à cela, la Fédération a adopté à la quasi unanimité une attitude ferme et unie : « Nous ne jouerons pas derrière des barrières ». Attitude qui s’est concrétisée par une lettre au Président de la République] affirmant notre position.

Photographies : ©CNARsurlepont
Vidéo de la plénière prise parl’Université de la Rochelle.